La première guerre mondiale : hyperviolence et traumatismes en héritage.

Aujourd’hui, il ne semble pas absurde d’affirmer que le souvenir de la Grande Guerre sous-tend nos existences en tant que français, et plus largement celles d’une grande partie d’européens. En effet, il y a peu encore, nous célébrions son centenaire, au travers d’une série de cérémonies, d’hommages, et autres manifestations mémorielles. En outre, nombreuses sont les œuvres culturelles qui se font les chantres du premier conflit mondial. Du poétique et émouvant jeu-vidéo Soldats Inconnus, – sorti en 2014 – du studio français Ubisoft, à la série documentaire Apocalypse qui cherche à dresser un panorama complet et à analyser cette période à partir d’images d’archives, les supports permettant d’aborder ce que fut ce conflit sont nombreux et se complètent. Pourtant la récente entrée au Panthéon de Maurice Genevoix le 11 novembre 2020 nous rappelle que les premiers à porter la Grande Guerre et sa mémoire dans le domaine culturel furent les écrivains. De Barbusse à Drieu la Rochelle les exemples d’auteurs français ayant vécu l’épreuve du feu et cherchant à mettre sur feuille leurs expériences de la guerre moderne ne manquent pas, ceux-ci s’étant même réunis dans l’association des Ecrivains Combattants. Pourtant, on oublie parfois que de l’autre côté du Rhin aussi, des œuvres du même acabit ont vu le jour. La plus célèbre d’entre elle est peut-être le roman « A l’ouest rien de nouveau » de l’Allemand Erich Maria Remarque.

Paru en 1929, l’ouvrage offre à son lecteur la possibilité de vivre l’expérience guerrière d’un volontaire allemand, engagé au front. On suit Le jeune Paul Bäumer, à peine 18 ans qui va se retrouver confronté à la guerre dans sa réalité, aux fugaces moments de joies avec les camarades de tranchée, aux doutes, à l’amertume. Evidemment le récit est tiré de l’histoire personnelle de l’auteur qui a lui-même participé au conflit. Cette lecture est une expérience d’autant plus intéressante pour le lecteur français qu’elle permet de se confronter à un autre point de vue et d’observer qu’entre Jacques Larcher (narrateur des « Croix de Bois » de Dorgelès) et Paul, le vécu de soldat, peu importe le camp, est fait de plus de similitudes que de différences.

« Pardonne-moi, camarade : comment as-tu pu être mon ennemi ? Si nous jetions ces armes et cet uniforme, tu pourrais être mon frère. »

Toutefois, si le roman de Remarque est considéré comme un chef d’œuvre mémoriel c’est avant tout parce qu’il rend compte de l’expérience traumatisante qu’a pu être le premier conflit mondial. Au-delà de tout héroïsme, d’une exaltation du militarisme, ou des mythifications des années 1920/1930, il donne à voir combien la guerre et plus encore l’humanité peuvent être destructrices. Ce qui frappe à la lecture de ce livre c’est avant tout la permanence et l’omniprésence de la violence, inhérente aux combats mais ici portée à son paroxysme. Chaque page tournée est la possibilité de se retrouver face à face avec une des manifestations les plus repoussantes de la guerre industrielle et moderne. Le support littéraire exacerbe l’horreur du conflit par l’intermédiaire des descriptions factuelles, presque froides de Paul, à peine adulte mais déjà désabusé, familier avec ces bombardements au gaz, ces membres arrachés, ces corps meurtris, ses amis perdus ; l’innocence est morte la première sur le champ de bataille.

« Ils ne me prendront plus rien. Ils ne peuvent plus rien me prendre. Je suis si seul et si dénué d’espérance que je peux les accueillir sans crainte. »

Le traumatisme que représente le fait d’ôter la vie d’autrui est peut-être celui qui, bien que peu évoqué, marque le plus ce récit. En effet, le narrateur doit lors d’une attaque tuer pour survivre lorsqu’un soldat adverse tombe dans le même trou d’obus que lui. Pour la première fois il est alors confronté au visage humain de l’ennemi qui n’est plus seulement une silhouette, une ombre lointaine à l’autre bout du no man’s land qu’on peut abattre avec son fusil. A cet instant il prend pleinement conscience qu’il n’existe pas de différence entre lui et ce français, qu’ils partagent la même humanité. Cet homme, dont il vient de supprimer l’existence, a aussi abandonné sa famille, sa terre pour venir se battre au nom des mêmes idéaux. En réalité en le tuant Paul se tue lui-même, il exécute une partie de son humanité, frôlant presque la folie.

Lire « A l’ouest rien de nouveau » c’est aussi faire face à un véritable cri de détresse, celui d’une jeunesse européenne, d’une génération sacrifiée. Comment reprendre une existence normale lorsqu’à 18 ans on a abandonné ses études, sa vie, et qu’on ne connaît que l’expérience combattante ? Quelle place pour tous ces soldats de retour à la vie civile qui n’ont rien d’autre que la violence comme bagage ? Autant de questions qui taraudent Paul et ses compagnons qui n’ont pourtant que la guerre comme horizon. De plus on observe au fil des pages une véritable critique se dessiner. Celle des responsables de l’engagement de cette jeunesse, incarnés par le professeur Kantorek et le Caporal Himeltoss, tous ces hérauts meurtriers qui ont enrôlé et envoyé à la mort tant de jeunes gens, animés d’idéalisme, qui ignoraient tout de la guerre et de ses affres.

Enfin, Remarque s’attache à évoquer et à décrire les traumatismes qui succèdent aux combats mais qui néanmoins sont porteurs d’autant de violences que ces derniers. Parmi eux, la rupture sociale qui naît après-guerre. Incarnée dans le touchant épisode de la permission de Paul, cette fracture entre ceux qui reviennent du front et ceux qui sont restés à l’arrière se traduit pour les vétérans par l’impossibilité de partager leurs expériences, leurs douleurs avec leurs familles, leurs proches qui n’ont pas vécu la guerre et qui en ont une image idéalisée parfois même totalement fantasmée. Source de grand mal-être chez les anciens combattants, ce mutisme va souvent de pair avec le refoulement permanent des souvenirs traumatiques du conflit.

En définitif, « A l’ouest rien de nouveau » au-delà du simple roman de guerre est une véritable œuvre mémorielle. L’auteur en tant que témoin direct du conflit s’attache à décrire toute la violence et l’horreur de celui-ci n’épargnant rien à son lecteur. Ainsi, Erich Maria Remarque nous offre la possibilité et nous enjoint à nous souvenir, nous souvenir de toute la brutalité dont l’humanité peut parfois faire preuve. Se pencher sur cette œuvre c’est entrevoir brièvement ce que put être l’expérience combattante lors de la première guerre mondiale, et toutes les blessures que ce conflit a pu engendrer. Abordable, dans un style concis et clair, ce texte est une lecture indispensable pour quiconque s’intéresse à la littérature et plus généralement aux témoignages directs de la Grande Guerre.

Quentin Pelagatti

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