« Un pays qui se tient sage » : violence et démocratie, quelle coexistence possible ?

Qui détient la légitimité d’user de la violence ? La force physique est-elle la seule violence ? Quelle place devrait avoir la violence en démocratie ? Quel espace occupe-t-elle réellement ? Qui possède l’autorité légitime de distinguer ce qui est violent de ce qui ne l’est pas ? Vous l’aurez compris, le film documentaire réalisé par David Dufresne, et sorti en salle au courant du mois d’octobre 2020 s’avère très à propos pour aborder le thème de la violence.

Le réalisateur, David Dufresne

Les altercations physiques présentées par les coups, explosions et tirs, se répercutant en hématomes, brulures, arrachements et saignements sont au centre du long-métrage. Il nous propose un retour sur les manifestations des « Gilets Jaunes » qui ont fait l’actualité française au cours des années 2018 et 2019. La violence abordée dans le film vient à la fois des forces du maintien de l’ordre, des manifestants, des témoignages recueillis au fil du film et elle finit par se déverser sur vous, simple spectateur confortablement assis dans votre siège rouge.

Si le film commence par une amorce assez consensuelle à l’aide d’une citation connue de Max Weber attribuant le monopole de l’usage légitime de la violence à l’Etat, la suite du film amène à remettre en question ce postulat. Il apparait normal que les policiers aient le droit d’user de la violence car plus que leur personne, ils protègent les institutions, nécessaire pour la stabilité de l’Etat. Le problème est que certaines interventions policières ont parfois semblé être illégitimes lors de ces manifestations. C’est justement tout l’enjeu des forces du maintien de l’ordre en démocratie : elles doivent trouver une juste mesure entre la violence et l’usage légitime de cette violence.

Face à l’utilisation manifeste de la violence à la fois du côté des policiers et aussi des manifestants, le film entend d’abord présenter les arguments de chaque partie pour qu’à la vue de ces images, chacun puisse se faire son propre avis. Il reste que David Dufresne prend tout de même parti pour les manifestants. Ce biais choisi n’altère cependant en rien les questions essentielles posées dans le film. Le problème central réside dans la légitimité de l’utilisation de cette violence. Dans certains cas, nous dirions que les forces de l’ordre ont eu raison de frapper ce manifestant trop agressif, dans d’autres circonstances, ce sont les violences contre les policiers qui sont de bon droit en réponse à l’attaque disproportionnée des forces de l’ordre.

Alors le film va plus loin, et pose la question suivante : qui possède l’autorité légitime de dire ce qui est violent ? L’Etat ou le peuple ? Les forces publiques ou les citoyens ? Dans le cas où ils sont tous deux vraisemblablement violents, ne faudrait-il pas une autre autorité, pacifique, pour arbitrer sur la violence de chacun ? Mais cette autorité, ne devrait-elle pas être l’Etat ? Ce ne peut être le cas aujourd’hui en France
car la police est une police d’Etat et non une police républicaine, qui serait au service du peuple.

Une autre interrogation est soulevée dans ce film, et celle-ci est d’ailleurs inhérente au thème de la violence. Ne doit-on considérer la violence que sous la forme de la force physique, des coups, des morts, bref de ce qui se voit ? Le film amorce aussi l’idée d’une violence économique et sociale lorsque l’Etat réduit les aides aux personnes précaires par exemple, une violence symbolique lorsque qu’un des policier intervenu à Mantes-la-Jolie en décembre 2018, filme les élèves mis à genoux et déclame « voilà une classe qui se tient sage ! ».

Finalement, la démocratie n’anéantit en rien la violence. Le monde est violent car l’humain l’est très souvent. Ce film-documentaire vient vous le rappeler en présentant tous les degrés de violence perceptibles durant les manifestations des «  Gilets Jaunes ». Si vous rêviez d’un bon film d’action ou d’horreur ces derniers temps, ce film pourrait peut-être vous faire plus de frissons dans le dos, car il ne présente pas un monde imaginé mais bien le notre. C’est notre pays, notre société, nos concitoyens qui sont présentés ici.

Pour finir sur une note plus positive tout en restant réaliste, la juriste et professeur émérite Monique Chemillier-Gendreau qui intervient au cours du film rappelle que

« la démocratie ce n’est pas le consensus, c’est le dissensus ».

Il est donc normal que les désaccords et contestations surgissent à tout instant et à différents degrés. Bien que la démocratie permette en théorie de substituer la parole à la violence, nous connaissons tous le sentiment désagréable de ne pas être entendu.


Maurine Monard

« Les Sept de Chicago »

Les États-Unis comme maîtres du monde, opposés à l’effrayante Union Soviétique sous l’égide de la Guerre Froide. Une guerre à l’autre bout du monde, meurtrière, morbide, dénuée de sens. L’opinion publique déchirée par les mouvements des droits civiques qui font voler en cendre la ségrégation raciale qui a rythmé le XXe siècle, mais aussi un voile d’admiration qui planait sur le pays de l’Oncle Sam. Les années 60 marquent pour cette grande nation une décennie de rupture, de bouleversement et majoritairement de remise en question, et Aaron Sorkin nous propose une illustration d’un évènement à l’image de cette période : le procès des 7 de Chicago. Entre une démonstration des rouages juridico politiques étasuniens, et une mise en lumière de la lutte des droits civiques, ce film retrace un procès polémique et éreintant. La question centrale qui siège au tribunal : qu’est-ce qui réunit ces sept hommes ? Ont-ils collaboré pour un acte de défiance du régime américain ?

Le point de départ de cette affaire est la Convention démocrate de 1968 à Chicago, où des manifestations pacifiques interdites par la municipalité dégénèrent en un affrontement généralisé et violent avec les forces de l’ordre. Là où les accusés, avec en tête Tom Hayden, Abbie Hoffman, Jerry Rubin et David Dellinger, clament n’avoir jamais aspiré à manigancer,
la juridiction en pense autrement. Le procès, qui s’étale tout au long de l’œuvre, semble être constamment en proie de subjectivité, les avocats de la défense médusés par le comportement du juge. Des organisations à l’instar du Youth International Party ou des Students for a Democratic Society, qui luttent activement contre la guerre et l’injustice, sont dépeintes comme agressives, criminelles, d’autant plus que le désarroi des prévenus les fait sombrer dans d’hostiles rejets des discours portés à leur encontre. La portée politique du débat est révélée progressivement dans le film et met en tension la validité des charges avec la décision des institutions de se liguer contre ces hommes.

Le deuxième axe de l’œuvre est la présence de Bobby Seale, leader des Black Panthers, lors du procès. Pourtant, il n’avait aucunement pris part aux manifestations de 1968 et s’insurge d’être inculpé alors qu’il avait passé seulement quatre heures à Chicago ce jour-là. Privé d’avocat et victime d’une discrimination constante allant jusqu’à une violence physique
dans l’enceinte même du tribunal, son cas est révoltant et permet de constater encore une fois le manque de sens de ce procès, qui a soulevé une partie de l’opinion publique américaine. Par la suite, 78% des avocats de Chicago qualifieront le juge Julius Hoffman d’incompétent.

Il n’est pas de mon ressort de vous dévoiler le jugement final ni les rouages qui ont mené ce procès célèbre de l’histoire américaine. Mais entre dénonciation de la guerre du Vietnam, immersion dans le combat des droits civiques aux États-Unis et mise en lumière de la réalité du racisme au lendemain du Civil Rights Act, cette œuvre vaut le coup d’œil et constitue une manière de s’informer sur des sujets centraux de la seconde partie du XXe siècle, malheureusement remis aux goûts du jour en 2020.

Margaux Audinet

Compte rendu Club ciné n°1 : « Quand le cinéma fait son cinéma »

Nous nous appuierons sur les trois films que nous avons choisi de projeter : Cinema Paradiso de Giuseppe Tornatore, Once Upon a time in Hollywood de Quentin Tarantino et La Rose pourpre du Caire de Woody Allen.

Cinema Paradiso se penche sur l’enfance du personnage principal, Toto,
dans un petit village sicilien des années 40. Son attachement au cinéma tout au long de sa vie occupe la place centrale du film et compose un véritable hymne au 7ème art. On suit l’évolution du protagoniste avec en filigrane celle de la salle de cinéma et des techniques de projection. Cet arrière-plan permet une réflexion sur la place du cinéma chez l’individu et dans la collectivité tout en proposant un joli conte.

Once Upon a Time in Hollywood se situe en 1969 au cœur de l’apogée du
mouvement hippie. Histoire et fiction s’entremêlent pour réécrire le meurtre de Sharon Tate par les membres de la “famille Menson”. Sur un fond de plateau de tournage, un acteur en déclin et sa fidèle doublure représentent à travers leurs aventures la nouvelle vague de cinéma hollywoodien. L’occasion pour Tarantino de rendre à la fois hommage à sa passion et de redessiner le passé.

La Rose pourpre du Caire met en scène une mise en abyme du cinéma avec une aventure hors du commun vécue par la protagoniste Cécilia. Afin de s’échapper de son quotidien morose, celle-ci se prend de passion pour le film alors en vogue dans les salles de cinéma : “La Rose Pourpre du Caire”. Dans ce film, c’est la frontière entre fiction et réalité qui est franchie par Woody Allen lorsque le personnage principal du film vu par Cecilia traverse l’écran de la salle pour la rejoindre.

D’autres films argumenteront l’article et nous vous proposerons à la fin une liste plus complète de films et de séries entrant dans le thème.

“Faire tomber la limite entre la réalité et la fiction”

Parler du cinéma dans les films met en lumière un des pouvoirs premiers
de cet art, celui de transcender la réalité. Si reproduire le réel en créant une fiction permet de s’évader du quotidien le temps d’un film, Woody Allen se joue des codes dans La Rose pourpre du Caire et fait tomber la limite entre la réalité et la fiction. Cette limite symbolisée par l’écran de cinéma est franchie à plusieurs reprises (dans un sens comme dans l’autre) troublant d’abord le personnage principal, Cécilia, alors en position de spectateur dans la salle de cinéma. Une fois la magie acceptée par les personnages, c’est à nous en tant que spectateurs de mettre notre raison de côté pour accepter que notre imagination prenne le dessus et interprète le film.

La Rose pourpre du Caire (1985), Woody Allen

Dans Mulholland Drive, c’est l’effet inverse qui est recherché. L’interprétation du film n’est possible qu’après le dénouement, et la raison est nécessaire à la compréhension des images. Le réalisateur, David Lynch utilise ici aussi du pouvoir de la fiction pour perdre le spectateur et se jouer de lui. L’environnement du cinéma est encore une fois propice à créer le mensonge et à reproduire la confusion entre la réalité et la fiction.

Comme dans beaucoup de ses films, Woody Allen joue sur la rationalité et l’imagination dont l’Homme est capable. Si dans La rose pourpre du Caire c’est le scénario qui permet ce jeu, le réalisateur peut aussi produire engager la rupture entre fiction et réalité grâce à d’autres procédés. Dans le moyen-métrage Lux Aeterna, Gaspar Noé use de dispositifs cinématographiques (stroboscopie, structuration de l’écran déboussolante, musique classique donnant un effet apocalyptique) qui font du spectateur un véritable cobaye et propagent l’enfer du tournage jusque dans la salle.

Lux Aeterna (2020), Gaspar Noé

Ce pouvoir de déformation du réel dans la fiction peut aussi être utilisé
pour réécrire le passé, grâce au genre appelé “uchronie”, la fiction intervient pour changer le cours de l’Histoire. Ainsi, dans Once upon a time in Hollywood, Quentin Tarantino détourne le tragique destin de Sharon Tate en créant deux personnages fictifs et en les incluant dans l’Histoire. Le réalisateur fait ici intervenir un “et si” pour offrir un autre destin. Le pouvoir de la fiction et du cinéma est donc utilisé comme une baguette magique qui permet la transformation à la fois du réel et du passé.

“Briser le contrat tacite qui lie le réalisateur au spectateur”

L’art est conçu par l’artiste, mais aussi par le spectateur. Aussi, que ce soit au théâtre comme au cinéma, la prise en compte du spectateur a toujours été centrale dans la construction de l’œuvre. Cependant, dans ce cycle “Le Cinéma dans le cinéma” on peut dire que celle-ci est plus explicite. En effet, à la manière du théâtre moderne qui a fait du spectateur un acteur à part entière, parler de cinéma , c’est briser le contrat tacite qui lie le réalisateur au spectateur.

Alors que regarder un film pourrait être une action passive, l’inclusion du sujet de “cinéma” au cinéma fait du spectateur un acteur pleinement conscient. La supercherie n’existe plus puisque la dimension fictive revient toujours à lui. Le spectateur-cobaye de Lux Aeterna reste conscient que les effets qu’il subit proviennent d’une fiction. Le film est ainsi une démonstration de la force des procédés cinématographiques mais maintient le spectateur dans une posture critique. L’action, qui se déroule sur un tournage, révèle l’envers du décors du processus de création. Cette mise en abyme est renforcée par le scénario, ébauche d’une réflexion autour du cinéma ; en particulier lors de la scène d’ouverture, dialogue entre la réalisatrice (Béatrice Dalle) et l’actrice (Charlotte Gainsbourg) autour du cinéma.

Mais ce rappel peut aussi être fait via la caméra. Alors que Stanley Kubrick s’applique à nous faire oublier cette dernière en recherchant la perfection du mouvement afin d’atteindre le réalisme le plus pur (cf travellings), certains réalisateurs usent au contraire de la caméra pour nous rappeler que le film n’est que fiction. Ainsi, dans l’Oedipe roi de Pasolini, la présence du réalisateur apparaît à l’écran lors des séquences en caméras portées.

Shining (1980), Stanley Kubrick

Cependant, si on prend le cas de Cinema Paradiso, le “cinéma dans le
cinéma” engage le spectateur dans un voyage historico-poétique, au contraire d’une réflexion métaphysique comme il était question précédemment. La force de la relation entre l’écran et le spectateur est au centre du film qu’il soit question de l’expérience personnelle du cinéma au travers la vie de Toto ou l’expérience collective avec les scènes du public à l’intérieur des salles de cinéma. Dans ces scènes, la puissance sonore et visuelle traverse l’écran et touche directement le public qui vit les émotions retransmises.

Cinema Paradiso (1988), Giuseppe Tornatore

Ce sentiment d’identification est très fort dans Cinema Paradiso et
constitue un véritable hymne à l’amour du cinéma. Vu à notre époque, il
questionne également notre rapport au grand écran à l’heure où les plateformes de VOD connaissent un succès fulgurant. Malgré tous les aspects bénéfiques de ces plateformes, l’expérience collective laisse place à l’expérience personnelle et le grand écran disparaît derrière le petit écran.

Juliette Noel & Ysé Mercury

Tenet, le nouveau chef d’œuvre de Nolan

Sublime. Quelques heures après être sortie du cinéma, c’est le seul mot qu’il me reste à dire à propos de Tenet ; bien qu’évidemment mon cerveau soit aussi vidé, éreinté, par la complexité du nouvel opus du grand Nolan. C’est habituel, avec ce réalisateur, de ne savoir quoi penser, quoi dire, tout remettre en cause. Ce qui reste indubitable est la qualité esthétique générale du film : le son, l’image, la construction des plans. Tous les sens sont exaltés et restent alertes du début à la fin. Loin de moi l’idée de vous gâcher la découverte de l’intrigue, mais il vous faut savoir que Christopher Nolan joue brillamment avec le temps et l’espace ; les acteurs ne sont plus restreints par le présent tout en évoluant dans un univers ultra réaliste. Le réalisme froid de l’œuvre interroge en réalisant les éventualités macabres qui peuvent s’ouvrir à nous. Là où Inception faisait presque rêver, Tenet fait un peu peur. Au cours du film, on a du mal à se retrouver dans le fil des évènements, mais le scénario est incroyablement bien ficelé et délivre des réponses parcellaires lorsque le visionneur est attentif : le schéma se complète peu à peu et on réalise l’ingéniosité de Nolan progressivement, admirant son inventivité et sa précision.

Cela ressemble plus à une apologie qu’à un article, j’en ai conscience, mais j’avoue avoir été épatée par l’œuvre tout en étant déjà admiratrice du travail du réalisateur. Il est très difficile de vous en apprendre plus sur Tenet sans vous révéler la surprise qu’il constitue. Mais dans un monde où on peut prévoir les faits et gestes de son ennemi à l’avance, et l’affronter en sens inverse tout en sachant la tournure supposée des choses, toutes les cartes sont rebattues, et le contrôle de cette technologie peut être synonyme d’une puissance sans limite. Le casting, avec en tête d’affiche John David Washington, Robert Pattinson et Elizabeth Debicki, est à la hauteur du scénario, et les acteurs présentent une belle alchimie là où les trois protagonistes principaux occupent quasiment tout le film. Au premier rang, le fils de Denzel Washington,
qui comprend les rouages du monde qui l’entoure en même temps que les visionneurs, assure parfaitement le rôle principal et nous offre une performance extrêmement qualitative.
Un chef-d’œuvre que je conseille nécessairement !