Le rapport des auteurs à la langue : écrire plus simple est-il écrire plus bas ?

La question de l’élitisme en Littérature est vieille comme le verbe, et a été éludée de différentes façons par les auteurs successifs, à travers les siècles, tant elle en convoque une autre toute aussi capitale, l’une des plus déterminantes de l’histoire littéraire : celle du sens. Les auteurs se sont toujours interrogés sur la nécessité, ou non, de donner une portée à leur œuvre, une valeur, en dépassant la simple forme. Dans cette perspective, une élaboration du texte littéraire comme un exercice de style, augmentant justement la distance entre le lecteur et le texte, est absolument contre-productive : le rôle que définit par exemple le critique Georges Duhamel au genre romanesque de « rendre sensible l’âme humaine » interdit une trop grande difficulté dans l’élaboration du texte puisque le lecteur doit y trouver prioritairement une forme d’introspection. Les romantiques, entre autres exemples, percevaient dans la grandiloquence de leurs descriptions et des aventures narrées dans leurs ouvrages la peinture vive des passions humaines, l’expression du bouillonnement de notre affectation. Ecrire est alors privilégier l’accès le plus rapide à la compréhension, l’acuité de sa lucidité dans la description du monde.

Guy de Maupassant peut être perçu comme l’un des meilleurs représentants de cette objectif. L’expression, limpide, fleuve, accessible de ses textes n’enlève rien à leur richesse de style et de sens, récits que l’on peut lire d’une traite, pris au jeu des péripéties des personnages. Dans la préface de son roman Pierre et Jean, il met justement en évidence ce positionnement :

« Il n’est point besoin du vocabulaire bizarre, compliqué, nombreux et chinois qu’on nous impose aujourd’hui sous le nom d’écriture artiste, pour fixer toutes les nuances de la pensée. Ayons moins de noms, de verbes et d’adjectifs aux sens presque insaisissables, mais plus de phrases différentes, diversement construites, ingénieusement coupées.

Efforçons-nous d’être des stylistes excellents plutôt que des collectionneurs de termes rares.»

Pierre et Jean, Guy de Maupassant

S’introduit alors une nouvelle notion de « performance » littéraire, du talent : il ne s’agit pas de faire surgir un terme alambiqué, obscur, issu des tréfonds d’un dictionnaire jauni, mais au contraire d’atteindre une forme d’apothéose de précision, d’accession à la pureté du sens justement par le chemin le plus court, la tournure la plus facile. Un positionnement qui, bien avant Maupassant, a été théorisé dans l’aphorisme, célèbre, du critique Nicolas Boileau au XVIIème siècle :

« Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément. »

Nicolas Boileau

Ce dernier prescrivait d’étudier la langue et ses mécanismes les plus complexes, justement pour éviter la parole vide et cosmétique : l’inverse absolu, ainsi, d’une démonstration technique de verbosité, d’une recherche de légitimité artistique par la démonstration de son vocabulaire. 

Un autre rapport à la langue entretenu par les écrivains mène à la même conclusion : elle peut être abordée par son sculpteur comme un jeu d’orfèvre, un travail esthétique, suscitant un plaisir non du sens mais de l’élaboration sophistiqué du texte : cet emploi résolument prosaïque, cuistre, de la création poétique s’incarne par exemple à la fin du même XIXème siècle avec l’œuvre de Joris-Karl Huysmans. Après avoir figuré parmi les membres majeurs du réalisme autour de Zola (mouvement dont l’engagement politique était évidemment la première consistance), il opère un revirement vers un style ampoulé, ironiquement grandiloquent, célébrant la langue avant le reste : dans son recueil du Drageoir aux épices par exemple, l’auteur joue une affectation prolixe et enflammée, obséquieuse, pour célébrer une figure du poète trouvère libre, joyeux et fou, dont l’ultime représentant aurait été François Villon, fameux bandit de grand-chemin rimailleur du XVème siècle, génie rejeté du monde et mourant en paria :

« Oh ! tu es seul et bien seul ! Meurs donc, larron ; crève donc dans ta fosse, souteneur de gouges ; tu n’en seras pas moins immortel, poète grandiosement fangeux, ciseleur inimitable du vers, joaillier non pareil de la ballade ! »

Drageoir aux épices, Joris-Karl Huysmans

Cette description, évidemment construite comme abusive, extrême, cultivant une verbosité de surenchère, s’illustre d’elle-même pour présenter un rôle du poète non pas technicien, érudit suffisant, mais insatiable tisseur du vers jubilatoire et ivre, qui se retrouve tant dans Clément Marot ou Apollinaire que dans Verlaine ou Prévert.

Ces deux -parmi d’autres – définitions de l’écriture, peinture révélatrice du monde dans la pureté de l’approche littéraire du sens ou jeu malicieux jouissant de la langue comme d’un trésor plaisant, représentent chacun un contraire de la pratique vide et élitiste qu’on pourrait trouver au premier abord dans la Littérature ; La phrase la plus longue de la Recherche du temps perdu, totalisant 858 mots à son point final, est-elle une démonstration du génie de Proust ? Les cents vers du Bateau ivre de Rimbaud sont-ils plus impressionnants par leur technique ? Rien n’est plus faux.

Car le rapport à la langue des auteurs, dans les deux cas, n’est que la direction donnée au texte, la première étape de sa recherche du Beau : l’érudition, la technicité, permet à l’écrivain de mettre en place son œuvre, dans le contexte de son époque. Les interminables phrases complexes de la Recherche n’expriment que plus vivement les circonvolutions des états d’âmes de son personnage principal, Swann, et le vocabulaire profus de Huysmans n’est déployé que pour rendre le texte plus plaisant par sa poésie légère. Ceux qui, aujourd’hui, prétendent voir un rabaissement de la Littérature dans sa diffusion renouvelée ne font que la sacraliser, la changer en monolithe sacralisant, et lui dénient de nouvelles expressions d’aubaine : les romanciers populaires contemporains, comme Marc Lévy ou Guillaume Musso, ne produisent que les réponses modernes au dilemme de l’accessibilité de la langue, permettant au plus grand nombre une entrée dans le plaisir des mots.

François Ravier